
La friperie le “Pénitencier des sales voleurs” : un thème carcéral et des prix cassés. | Crédit photo : Sonia MONOT
De plus en plus conscients des ravages environnementaux de la fast fashion, un nombre grandissant de Français investissent dans la seconde main. Au “Pénitencier des sales voleurs”, une friperie située dans le 15e arrondissement de Paris, c’est pourtant l’aspect économique qui prime. Quitte à en oublier l’écologie.
Derrière le succès grandissant des friperies – ces enseignes spécialisées dans la vente de vêtements, chaussures et accessoires de seconde main – c’est surtout l’argument économique qui fait mouche. C’est en tout cas l’avis de Siha, vendeuse au “Pénitencier des sales voleurs”, une friperie à prix dégressifs sur le thème carcéral. “Ce n’est pas pour rien que les clients arrivent surtout le mardi et le jeudi, ce sont les jours les moins chers, annonce la vendeuse, le côté seconde main, c’est plus du bonus”. Dans la friperie, aucun logo vert ou slogan écologique en vue et, lorsque des curieux s’arrêtent devant la vitrine, c’est bien la pancarte des prix que Siha indique d’un coup de menton : de 4,50€ à seulement 95 centimes en fonction des jours.
L’économie avant l’écologie
En 2023, vie-publique.fr annonçait “une hausse des prix soudaine et durable” ainsi qu’une augmentation du coût de la vie de plus de 7% en France, un phénomène qui n’a pas échappé à Natasha, grande amatrice de mode et cliente régulière de la friperie. “J’aimerais dire que c’est pour faire une bonne action et moins de gaspillage que je viens ici mais en vérité c’est surtout pour trouver des pièces rares ou sympas pour 2 ou 3€ max. Comme ça je peux me faire plaisir sans entamer le budget course” avoue la jeune femme non sans une pointe de fierté dans la voix.
Pour Matthieu*, un autre client régulier, il n’a même jamais été question d’écologie. Avec du temps, de la pratique et une astuce bien ficelée, le “Pénitencier des sales voleurs” (avec ses prix plus qu’abordables) est devenu une véritable source de revenus annexes. “Quand on fouille bien dans les bacs ou sur les cintres, on finit par tomber sur des pièces un peu rares ou qui font très vintage. Je viens le jour où c’est le moins cher, je les achète et après je les mets en vente sur mon Vinted pour un prix plus élevé. Le mois dernier, j’ai acheté pour 20€ de vêtements ici, et je les ai revendu pour 100€ sur Vinted. C’est pas très fair-play pour la boutique mais ce n’est pas illégal non plus” se vante Matthieu*. L’année dernière, il a même dépassé le seuil non-imposable des revenus sur Vinted.
Des prix contre-productifs ?
Cette approche discount, si elle permet de rendre les vêtements de seconde main plus attrayants, frôle la contre-productivité : grâce à ces prix toujours plus bas, les clients peuvent plus que jamais se permettre de conserver (ou même d’acquérir) des habitudes d’achats dignes de la fast fashion. Plutôt que de se tourner vers un dressing plus minimaliste et raisonné, les clients de la friperie multiplient les achats avant de s’en débarrasser à nouveau. “Une fois, une cliente a acheté plus de 40 hauts en une après-midi, quelques jours après, elle a voulu les rendre parce qu’elle ne les aimait plus. Et je ne serais pas étonnée que certains clients jettent ce qu’ils nous achètent” admet Siha. Dans son infographie “La mode sens dessus-dessous” l’ADEME rappelle qu’en Europe 4 millions de tonnes de textiles sont jetés chaque année : 80% (soit 3 200 000 tonnes) de ces textiles sont jetés, enfouis ou incinérés contre seulement 10 à 12% récupérés et revendus en seconde main.
Ces pratiques d’achats poussent également le “Pénitencier des sales voleurs” à renouveler ses stocks de plus en plus rapidement “on est livrés deux à trois fois par semaine” indique Siha, en précisant qu’elle ne sait pas quel pourcentage de ces vêtements viennent de dons locaux. Or, c’est justement là que se situe l’une des principales controverses concernant l’éco responsabilité des friperies. D’après la récente enquête – “Very bad fripes” – diffusée sur France 2, une grande partie des vêtements collectés en France partiraient d’abord à l’international, notamment en Inde, pour y être triés avant de refaire le voyage jusqu’aux boutiques de fripes. Une boucle logistique qui alourdit considérablement l’empreinte carbone de cette seconde main sensée être plus verte. Si les fripes présentent un intérêt certain pour réduire le gaspillage textile, elles ne sont en revanche qu’un début de solution. Dans les derniers rapports publiés sur le site Agir pour la transition écologique, experts et écologistes s’accordent sur la mise en place d’un principe clef : avant tout achat (qu’il soit neuf ou de seconde main) il convient de se demander si l’on en aura véritablement l’utilité.
Sonia MONOT
* Nom modifié à la demande de l’interviewé.

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