Accra, la capitale du Ghana, abrite l’immense marché de Kantamanto, un véritable carrefour pour les habits déchus, importés principalement d’Occident. Si ces textiles sont censés offrir une seconde vie, la réalité est bien plus complexe.
Chaque année, des millions de tonnes de vêtements usagés traversent les océans pour finir leur course au Ghana, un pays devenu l’un des symboles de la face cachée de l’industrie de la mode. Les vêtements arrivent souvent sous couvert d’initiatives de solidarité. En Europe et en Amérique du Nord, des millions de consommateurs déposent leurs habits dans des bennes dédiées à des associations caritatives. Cependant, face à la surabondance de dons, ces organisations en revendent une grande partie à des grossistes et à des industriels. Le Ghana, au vu de sa demande élevée pour des vêtements bon marché, est devenu une destination privilégiée.
Tous les jeudi, des centaines de conteneurs débarquent au port de Tema Harbour, à Accra. Les ballots de vêtements — appelés localement « obroni wawu », littéralement « les habits des blancs morts » — sont acheminés vers des marchés. Là, les vendeurs s’efforcent de trier, nettoyer et revendre les pièces en bon état.
Joyce, une gabonaise de 40 ans, a été interviewée par Hugo Clément, dans le cadre d’un reportage pour France TV. Revendeuse, elle doit se rendre très tôt au marché de Kantamanto, situé au centre du quartier des affaires. L’objectif, trouver les meilleures pièces avant tout le monde. Sa spécialité, ce sont les robes.
“Le jeudi, c’est le jour où nous achetons la marchandise. Si vous arrivez le lendemain, il n’y a plus rien d’intéressant”, explique-t-elle.
Chaque jeudi, jour d’arrivée des conteneurs, le marché de Kantamanto écoule 15 millions de vêtements.
Les “balles”, vendues 100 euros l’unité, Joyce les achète à l’aveugle, sans pouvoir les ouvrir. Elle sait simplement qu’il s’agit bien de robes. Mais souvent, leur contenu est décevant. Les vêtements sont usés, déchirés, tachés, non adaptés au climat… Bref, ils sont impropres à la revente.
“On voit tout de suite quand ça ne va pas”, assure-t-elle avant de s’indigner : « Si ce n’est pas bon pour eux [les consommateurs des pays développés N.d.l.r], ce n’est pas bon pour nous non plus. Ils sont censés les jeter, mais ils nous les envoient alors que pour nous, c’est un business. Aujourd’hui, par exemple, je ne vais pas récupérer la moitié de mon investissement.”
Un impact dévastateur sur l’environnement
En moyenne, 40 % des textiles acheminés sont trop endommagés ou de mauvaise qualité pour être commercialisés. Ils sont donc jetés, autant dire qu’ils sont laissés dans des décharges à ciel ouvert, sur les plages ou dans les cours d’eau, contribuant à une pollution dramatique. La rivière Korle Lagoon, près d’Accra, est devenue l’une des illustrations de cette crise environnementale. Le problème est exacerbé par la présence de fibres synthétiques, très lentes à se dégrader, libérant des microplastiques nuisibles aux écosystèmes marins.
Au-delà de l’impact environnemental, cette crise a des conséquences sociales. Les décharges deviennent des lieux de survie pour des populations vulnérables, notamment des enfants qui y cherchent des objets revendables. L’absence de systèmes de gestion des déchets efficaces aggrave la situation, transformant des zones entières en déserts toxiques.
« La saturation mène forcément à des dérives »
Les décharges de vêtements au Ghana mettent en lumière les dérives de la fast fashion, un modèle basé sur la production massive de vêtements à bas prix.
Noémie Brouillard, chargée de projet chez Zéro Waste France – une association qui défend une démarche zéro déchet, zéro gaspillage – a eu connaissance de ce phénomène et l’explique : “Malheureusement, le secteur de la seconde main est soumis à la même saturation que celle de l’industrie. Les organismes ont du mal à gérer le surstock. Cela mène forcément à des dérives dont la mise en décharge sur le continent africain de nos textiles. Des vêtements composés, je le rappelle, de plastique.”
Cette problématique, Zéro Waste France en a fait l’une de ses priorités. Au travers de la coalition “Stop fast-fashion”, réunissant plusieurs associations engagées, l’organisme a soumis un projet de loi qui a été voté à l’unanimité à l’Assemblée nationale. Un texte “qui vise à mettre en place des contraintes sur les marchés. Notamment sur les produits les plus polluants, mais aussi sur la publicité, car c’est un vecteur de la surconsommation”, explique Noémie Brouillard.
Pour enrayer ce cycle, le changement de comportement des consommateurs est primordial. La mode circulaire, fondée sur la réutilisation, le recyclage et la réparation doit devenir une habitude. “Il y a des aides sur l’achat de vêtements moins polluants. Il y a également l’aide ‘Refashion’, qui permet d’encourager le citoyen à réparer avant de jeter ou d’acheter du neuf”, indique Noémie Brouillard avant de conclure :
“Des solutions existent, il suffit de s’en saisir.”
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Mélissa Coëffard, 5ISFJ ALT A


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